« Des partenaires, pas des adversaires »

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Longtemps enseignant dans le secondaire, Bernard Rey a formé des professeurs en Belgique, en France et au Québec. Actuellement, il dirige le Service des Sciences de l’Education à l’Université Libre de Bruxelles.

En quoi le métier d’enseignant possède-t-il une dimension éthique ?

Le mot « éthique » renvoie à la morale, au fait d’accomplir des actes qui relèvent du bon et d’autres du mauvais. La question de l’éthique doit se poser dans tous les métiers – on parle alors de déontologie – mais encore plus dans celui d’enseignant où l’on donne cours à des jeunes, voire des très jeunes. On a donc un certain pouvoir sur ces adultes en devenir car ils sont moins capables de se défendre. Il faut alors réfléchir à l’efficacité de ce que l’on fait et à la justification morale de ce que l’on fait.

Quels problèmes éthiques les enseignants rencontrent-ils le plus souvent au quotidien ?

Que ce soit lorsqu’on donne une punition, qu’on enseigne d’une certaine manière, qu’on choisit de privilégier les meilleurs élèves et d’écarter les moins bons… toutes ces situations posent un problème éthique en tant qu’elles nous mettent en tension entre deux choix, entre deux manières de se comporter et d’agir. Punir un élève, c’est lui infliger quelque chose de désagréable (plus de devoirs etc.) ou le priver d’un droit (pas de récréation…). Le fait d’attribuer des pénalités rappelle la vengeance, le fait de se faire justice soi-même, un mode normalement banni de la société puisque, en cas de délit ou de crime, c’est une instance judiciaire qui prend le relais. Etre victime de l’inattention d’un élève et en même temps se venger de lui parce qu’il n’a pas écouté le cours ou qu’il jouait avec son gsm, pose donc un problème éthique. Dans ce cas-là, la sanction sert-elle le bien ou l’enseignant ? De la même manière, annoncer à l’ensemble des élèves ce qu’ils risquent s’ils commettent tel acte, c’est transformer l’acte éducatif en dressage, comme on pourrait le faire avec un animal. Ici, c’est la mécanique dissuasive qui pose problème. Certains élèves le sentent et ont alors un mouvement de révolte pour montrer qu’ils ne se laissent pas manipuler comme des animaux.

Pour vous, la punition n’a donc pas sa place entre les murs d’une classe ?

Je condamne la punition mais, en même temps, dans une classe, on a besoin de la sanction car si on laisse tout faire, les élèves n’apprendront jamais. Or, il n’y a pas pire injustice que d’enseigner à une partie de la classe et pas à une autre, car on sait très bien que certains seront suivis par les parents à la maison, et pas les autres. Notre rôle, en tant qu’enseignant, c’est donc de mettre au travail tous les élèves. Un objectif pas facile à réaliser car la classe n’est pas toujours l’endroit où ils ont envie d’être. On doit cependant faire tout ce qui est en notre pouvoir pour leur apprendre quelque chose. En pédagogie, on parle de « postulat d’éducabilité ». Malheureusement, il n’est pas respecté par tout le corps enseignant. Certains professeurs baissent les bras devant des élèves qui sont déçus de l’école ou devant les cas trop difficiles. A l’inverse, ils peuvent aussi les forcer à travailler et les surcharger de devoirs. D’autres décident parfois sans en avoir conscience de revoir à la baisse les exigences car ils considèrent que les élèves sont trop faibles, n’ont pas eu le temps d’acquérir les bases… Dans toutes ces situations, et parfois de manière plus insidieuse, cela revient à se soustraire au postulat d’éducabilité car on ne remplit pas sa fonction comme on le devrait. Pour bien faire, il faut considérer ses élèves comme de futurs citoyens, et les voir comme des partenaires plutôt que comme des adversaires.

Pourquoi n’existe-t-il pas de code de déontologie pour les enseignants ?

Selon moi, il n’y en a pas dans la plupart des pays que l’on connaît car, contrairement aux avocats, médecins etc., les enseignants sont des employés et non des travailleurs libéraux. Les enseignants possèdent une certaine marge de liberté, mais elle n’est pas totale. Ils sont soumis partiellement à une hiérarchie, que ce soit le pouvoir organisateur, le directeur, le proviseur… Il serait néanmoins intéressant que les règles de fonctionnement du métier soit fixées. Pour autant, cela ne résoudrait pas tous les problèmes moraux du métier.

Annabelle Duaut

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